Quand la pop se met au vert : Coldplay, Shaka Ponk et l’écologie du spectacle vivant sous les projecteurs

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D’un rock incendiaire à un rock décarboné

Il fut un temps où le rock se rêvait incendiaire. Prêt à brûler les scènes, les hôtels, les voitures garées devant les stades. Aujourd’hui, la flambée est comptée en tonnes de CO₂, et ce qui brûle le plus, ce n’est plus la chambre d’hôtel après le passage d’un groupe ivre, mais le budget carbone d’une tournée mondiale. Au cœur de ce paradoxe, zoomons sur deux formations qui n’ont rien à voir l’une avec l’autre. Coldplay et Shaka Ponk, se retrouvent pourtant sur un même champ de bataille. Celui d’une pop qui essaie de continuer à faire danser les foules sans les précipiter plus vite vers le mur climatique. Le résultat est fascinant, ambigu, parfois franchement irritant, mais impossible à ignorer. Deux expériences que nous avons voulu approfondir dans SUPERCRITIC à travers une réflexion sur l’écologie du spectacle vivant.

Coldplay un gigantesque laboratoire d’ingénierie écologique

Tout d’abord, commençons par Coldplay. Certes, on peut se moquer de la propension de Chris Martin, à transformer chaque refrain en slogan universel. Mais sur la question de l’écologie du spéctacle vivant, le groupe britannique a incontestablement mis la barre plus haut que la concurrence. Après avoir annoncé en 2019 qu’il ne repartirait en tournée que le jour où il pourrait le faire de manière « durable ». Coldplay a transformé la tournée Music Of The Spheres en gigantesque laboratoire d’ingénierie écologique appliquée au show-business.

Une énergie plus slow

Il emploie notamment des Panneaux solaires intégrés aux stades, des batteries alimentées par des sols « cinétiques ». De plus, Cold Play propose des vélos sur lesquels les fans pédalent pour produire une partie de l’électricité du concert. Par ailleurs, les bracelets lumineux distribués au public contiennent des LED biodégradables. Les confettis sont compostables et les gobelets réutilisables. Il privilégie les carburants alternatifs pour les camions. L’application mobile officielle contient un calculateur carbone qui récompense les spectateurs arrivés en transports doux. Même le rider a été remis en cause, ce document capricieux où les stars exigeaient autrefois champagne rare et M&Ms triés par couleur. Désormais, un cahier des charges de sobriété énergétique et de réduction des déchets remplace le rider.

Des émissions carbone divisées par deux

Ce n’est pas du greenwashing purement cosmétique. Les chiffres communiqués par le groupe pointent une baisse d’environ la moitié des émissions par spectateur par rapport à la précédente tournée. Même s’ils restent difficiles à auditer complètement de l’extérieur, ils sont sensibles. Le groupe publie un rapport intermédiaire faisant état d’une réduction d’environ 47 % puis 59 % des émissions directes. Et ce en remplissant des stades sur quatre continents pendant plus de trois ans. À chaque concert, en moyenne, une quinzaine de kWh seraient générés par les sols et vélos. De quoi alimenter une petite scène, recharger les outils techniques, les téléphones, une partie de l’infrastructure. Par ailleurs, il compense ses émissions carbone. En outre cela passe oar le fait de planter des d’arbres. on apprend en marchant, mais au moins on marche.

l’empreinte majeure d’un concert géant reste dans ces kilomètres parcourus

Car le cœur de la contradiction est là. Coldplay se démène pour verdir l’éclairage, les effets de scène, la logistique, mais l’éléphant dans l’arène reste le transport des spectateurs. Le flot de voitures qui convergent vers les lieux de concerts représente le véritable problème de l’écologie du spéctacle vivant. Il suffit de regarder les parkings saturés autour des stades. Les stories Instagram prises depuis des avions low-cost direction Barcelone ou Amsterdam, pour comprendre que le spectacle commence bien avant l’entrée dans l’enceinte. Coldplay le sait, le dit parfois, mais ne peut pas grand-chose de plus qu’inciter, gamifier, récompenser. Le groupe incarne ainsi à la perfection cette écologie du capitalisme avancé.

Shaka Ponk va encore plus loin de Coldplay

C’est précisément là que l’exemple de Shaka Ponk produit un contrechamp brutal. Le groupe français a choisi une autre issue: arrêter. Après une tournée d’adieu monumentale, Shaka Ponk a annoncé mettre la clef sous la porte. Le groupe explique noir sur blanc que continuer à remplir des Zénith en envoyant des camions partout en Europe n’était plus compatible avec leurs convictions écologiques. Dans ce cas, au lieu d’essayer de rendre le même modèle plus propre, on renonce purement et simplement au modèle. On ne réduit pas l’empreinte, on supprime une partie des émissions, celles liées à la poursuite indéfinie d’un cycle tourner. Les membres du groupe ont expliqué qu’ils se sentaient incapables de continuer à prêcher la cause écologique tout en faisant tourner une grosse machine de divertissement intensif. Et et que la seule manière honnête de résoudre ce tiraillement était l’abstinence : plus de tournée, plus de Shaka Ponk.

Deux visions de l’écologie du spectacle vivant

Dans le paysage de la pop engagée, le contraste est saisissant. D’un côté, le groupe mondial qui transforme chaque concert en démonstrateur technologique. En défendant un futur plus sobre, tout en continuant à voyager sans fin, remplir des salles partout, entretenir la machine. De l’autre, un groupe qui décide que la forme même du spectacle est devenue problématique et choisit l’issue plus radicale avec la fin des tournées.

Un débat entre réforme ou rupture

C’est l’éternel débat entre réforme et rupture, inscrit cette fois dans la texture même de l’industrie musicale. Et le public, coincé entre ces deux narratives, n’est pas dupe. Les fans de Coldplay savent très bien que leur voyage aller-retour en avion pour voir le groupe à l’autre bout de l’Europe n’est pas compensé par quelques mètres carrés de panneaux solaires. Les fans de Shaka Ponk savent aussi qu’ils trouveront d’autres moyens de consommer du live, d’autres tournées, d’autres groupes moins scrupuleux. Mais entre les deux, quelque chose bouge dans l’imaginaire. Le spectateur, le consommateur conscientise qu’il a tout simplement le pouvoir.

De spectateur à acteur

Car la question, au fond, n’est pas de savoir si Coldplay est « vraiment » vert ou si Shaka Ponk est « vraiment » cohérent. Ce qui compte, c’est le récit que ces choix construisent autour du mot écologie. Dans le cas de Coldplay, l’écologie est mise en scène comme une optimisation, une rationalisation joyeuse. On ne renonce pas au gigantisme, on le rend plus malin, plus efficient, plus éclairé. Ainsi, on parle de « laboratoire », de « partage de bonnes pratiques » avec le reste de l’industrie. On publie des bilans en ligne, on explique que « vert » n’est pas synonyme de sacrifice mais de bon sens économique.

Une ligne de fracture intime

L’idée que l’écologie puisse être glamour, lucrative, compatible avec des chiffres indécents devient le cœur de la proposition. Dans le cas de Shaka Ponk, l’écologie est au contraire vécue comme une ligne de fracture intime. On arrête parce que continuer serait une forme de mensonge. Le geste est moins spectaculaire techniquement, mais plus violent symboliquement. Car renoncer à un groupe à succès à cause du climat, c’est poser la question que Coldplay laisse ouverte, celle de la limite.

La problématique de l’écologie du spectacle vivant

Il serait trop simple d’ériger les uns en héros et les autres en complices. La vérité est que ces deux stratégies, réforme high-tech et seppuku rock, incarnent la problématique de l’écologie du spectacle vivant. En fait, nous savons confusément qu’il faudra renoncer à certaines choses. Que tout ne sera pas sauvé par les sols cinétiques et les applications de suivi. La vraie justice climatique implique moins de déplacements superflus, moins de gigantisme, peut-être moins de concerts à l’autre bout du monde. Shaka Ponk, en se retirant, joue le rôle ingrat de la mauvaise conscience. Coldplay, en persévérant, joue celui de l’optimisme technologique. Entre les deux, nous oscillons comme des fans qui auraient acheté deux billets pour le même soir.

L’écologie du spectacle vivant, un tournant pas isolé

Ce tournant « éco-spectaculaire » n’est pas isolé. Billie Eilish, Massive Attack, Pearl Jam, The 1975 ou Stromae ont, chacun à leur manière, essayé de repenser la manière de tourner. Certains en réduisant le nombre de dates. D’autres en mutualisant les équipes, en travaillant avec des experts pour planifier les déplacements de manière plus rationnelle. Mais Coldplay, par sa puissance de feu, offre l’exemple le plus abouti. environnemental. Et Shaka Ponk, par sa disparition programmée, rappelle que la cohérence absolue a un coût existentiel. Il appartiendra à Supercritic, aux critiques, aux fans et aux artistes eux-mêmes de ne pas se contenter d’applaudir l’un ou l’autre camp. Mais de comprendre ce qui se joue là, sous les lasers et derrière les communiqués de presse.

Qu’est-ce qu’on accepte de sacrifier pour ne pas sacrifier le reste ?

Car derrière les chiffres, les innovations, les communiqués enflammés, il y a une question simple. Qu’est-ce qu’on accepte de sacrifier pour ne pas sacrifier le reste. Coldplay accepte de sacrifier une partie de son confort logistique, ses marges, son image de groupe insouciant. Shaka Ponk sacrifie son existence même de groupe pour ne pas continuer à tourner en rond dans un système qu’il juge trop destructeur. Et nous, que sacrifions-nous, au juste, à part quelques pailles en plastique ? Comment voulons nous intégrer l’écologie du spectacle vivant ?

De la bonne conscience à la prose de conscience

Peut-être que les concerts « plus responsables » de Coldplay nous offrent une version acceptable du renoncement. Là où l’arrêt brutal de Shaka Ponk nous renvoie violemment à ce que pourrait être une vraie décroissance appliquée au divertissement. Peut-être aussi qu’entre les deux, d’autres formes apparaîtront. Comme le choix de faire des tournées plus lentes, moins nombreuses, mutualisées, des expériences musicales ancrées dans des territoires. En somme, des festivals qui assumeraient vraiment de réduire la voilure plutôt que d’empiler les scènes.

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