L’avenir de la technologie
Ces dernières décennies, force est de constater que la technologie a occupé une place prépondérante dans nos vies. Cela va des réseaux de communication aux solutions médicales. Mais aujourd’hui, le changement climatique est là et bien là. Il appelle à plus de mesure et de sobriété. Alors quid de la tech en une telle période. Certains défendent qu’elle n’a plus de raison d’être, tellement elle est énergivore et consommatrice de ressources en tous genres. Alors que d’autres soutiennent qu’elle sera la solution à tout, solutionnisme (1) et Technosolutionnisme (1). Allant même jusqu’à soutenir que rien ne sert de faire des efforts, puisque la tech trouvera la solution. Évidemment, ces visions me semblent trop simples et réductrices. C’est pourquoi, chez SUPERCRITIC nous avons voulu prendre le temps de se poser la question de l’avenir de la technologie et d’appréhender toute la complexité du sujet.
L’impact écologique de la technologie
Avant toute chose, il me semble utile de rappeler les chiffres clés de la tech. Elle représente au niveau mondial 3 à 4% des émissions de gaz à effet de serre (GES). Et sans changement, ce chiffre pourrait doubler d’ici 2030-2040. En outre, 50% de l’impact carbone provient des terminaux (ordinateurs, smartphones, TV, tablettes, etc.). Alors que, les centres de données (data centers) représentent 46% et les réseaux 4%.
De plus, la fabrication des équipements est la phase la plus polluante. Elle représente 78 à 79% des émissions totales du numérique. Et ce, notamment à cause de l’extraction des métaux rares et de la fabrication sous mix énergétique carboné.
A contrario, l’utilisation des équipements compte pour 21% des émissions. Enfin, la fin de vie (recyclage) représente 1% seulement.
Plus concrètement, en 2022, la production mondiale de déchets électroniques a atteint un chiffre record de 62 millions de tonnes. Il s’agit d’une hausse de 82% depuis 2010.
Quelques éléments de contexte pour mieux comprendre les enjeux de l’avenir de la technologie.
En fait, à l’échelle de la planète, cela représente en moyenne 7,8 kg de déchets électroniques générés par habitant chaque année. Avec de fortes disparités selon les continents. Cela représente plus de 17 kg/habitant en Europe, et moins de 1 kg/habitant dans certains pays africains.
Seulement 22% de ces déchets ont été correctement recyclés en 2022. Cela laisse une majorité finir en décharge ou dans des filières non contrôlées, ce qui aggrave leur impact environnemental. Si la tendance se poursuit, la quantité annuelle mondiale de déchets électroniques pourrait atteindre 82 millions de tonnes d’ici 2030.
En outre, l’empreinte hydrique de certains usages, comme l’intelligence artificielle, est également à considérer. Comme par exemple l’IA qui pourrait nécessiter d’ici 2027 l’équivalent de 4 à 6 fois le prélèvement en eau du Danemark pour le refroidissement et l’électricité.
Le solutionnisme sauvera le tech ?
Les acteurs du solutionnisme pensent que le climat est surtout un problème d’ingénierie. Ainsi, en poursuivant la croissance, l’innovation finirait par fournir des solutions massives. Notamment dans ce registre, ils défendent des solutions comme par exemple le nucléaire avancé, la géo‑ingénierie ou l’agriculture high‑tech. Pour eux, l’idée est de réduire les émissions sans modifier profondément nos modes de vie, notre consommation ou nos structures économiques. Dans cette logique, demander des efforts et de la sobriété serait contre‑productif ou inutile. Puisque seules les ruptures technologiques peuvent atteindre les volumes de réduction nécessaires.
Pourquoi l’avenir de la technologie n’est pas sans le solutionnisme ?
Ce raisonnement est faux pour plusieurs raisons, car il :
- Repose sur des technologies spéculatives ou très immatures, incapables d’atteindre à temps les volumes exigés par les trajectoires 1,5–2 °C.
- Ignore les effets rebond, les limites matérielles et les coûts sociaux/écologiques de ces infrastructures.
- Retarde les transformations structurelles pourtant identifiées comme indispensables par la littérature scientifique. (sobriété, justice sociale, changements de systèmes)
Des gens comme Evgeny Morozov, essayiste et chercheur biélorusse, ont contribué à populariser la critique du solutionnisme. Lui montre comment le « web‑centrisme » et le discours sur l’innovation conduisent à traiter toute innovation comme intrinsèquement bonne. Et ce, au nom de l’efficacité et de l’optimisation. En fait, pour lui, le problème n’est pas tant les solutions que la façon de définir les questions.
Accélérateur d’impact
Par contre, j’ai voulu voir si la technologie pouvait être un outil pour accélérer l’impact. Si elle pouvait être un accélérateur pour aider la transition écologique vers plus de sobriété. Et effectivement, j’ai trouvé des exemples où cela fonctionnait :
Réseaux électriques intelligents :
Des capteurs, l’IoT et des algorithmes permettent de mieux prévoir la production solaire et éolienne. Tout comme d’intégrer plus de renouvelables au réseau et de réduire le recours aux centrales fossiles de pointe.IA pour l’efficacité énergétique :
Dans les data centers ou les bâtiments tertiaires, des systèmes d’optimisation pilotés par IA peuvent permettre des baisses de consommation de l’ordre de 10 à 20%.Agriculture de précision :
Des capteurs, des drones et l’IA permettent de réduire drastiquement l’eau d’irrigation, les intrants et la dégradation des sols. Ces solutions servent à maintenir ou à améliorer les rendements, surtout quand ces outils sont combinés à l’agroécologie.Logistique et mobilité :
L’analyse de flux, l’optimisation des tournées et le partage de véhicules diminuent les kilomètres parcourus. Par conséquent, cela améliore le taux de remplissage, donc les émissions par tonne transportée ou par passager.
La technologie n’est pas une baguette magique
La technologie peut clairement aider la transition écologique, à condition de ne pas la prendre pour une baguette magique. L’avenir de la technologie peut passer par l’aide à la transition écologique. Mais pour cela, elle doit être pensée comme un levier au service d’objectifs politiques (sobriété, justice, résilience), pas comme un substitut à ces objectifs. De plus, sans cadres et sans vrais changements de modes de vie, les gains d’efficacité sont souvent mangés par l’effet rebond, c’est-à-dire que l’on consomme plus parce que c’est plus “efficace” ou moins cher. Enfin, quand on parle de cadres, on pense régulation, prix du carbone, normes,…
En résumé, technologie oui, mais sous gouvernance démocratique et subordonnée à un projet de sobriété, pas à la croissance illimitée.
L’avenir de la technologie est dans la complexité
En refermant la page de ces recherches, je me dis que l’avenir de la technologie est dans la nuance. S’il s’agit de foncer sans réfléchir et de l’utiliser comme moyen de fuite, nous courrons vers de gros problèmes. A contrario, s’il s’agit d’être dans la mesure et d’amplifier les efforts humains, cela devient bien plus efficace et réaliste.
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| (1) Technosolutionnisme ou solutionnisme Vous ne le savez probablement pas encore, j’aime me questionner sur le sens des mots. Alors c’est pourquoi, j’ai eu envie de comprendre lequel de ces deux termes était le plus adapté à mon propos et comprendre leurs nuances. Le Technosolutionnisme : exprime l’idée que la technologie peut (et doit) apporter la solution à tous les problèmes — (sociaux, environnementaux, politiques, etc). Il vient de technological solutionism, popularisé par Evgeny Morozov. Il s’agit d’un terme en somme plus précis. En l’espèce, dans l’article où je veux parler spécifiquement de l’illusion que « la tech sauvera le monde », le mot technosolutionnisme est plus adapté. Le Solutionnisme : il qualifie sous un angle plutôt critique, l’attitude qui consiste à croire qu’il existe toujours une solution claire et unique à un problème complexe, peu importe qu’elle soit technologique ou non. En somme un terme plus large. Il exprime la critique la mentalité qui voudrait qu’« il suffit de trouver la bonne solution et tout ira bien ». |
