La peau de la Terre : voyage au cœur des 30 centimètres qui nous font vivre

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Prenez une poignée de terre. Sentez son odeur de pluie et d’humus. Entre vos doigts, en ce moment précis, grouillent plus d’un milliard d’organismes vivants. Bien davantage que d’êtres humains sur la planète entière. Ce que vous tenez n’est pas de la boue. C’est peut-être la substance la plus complexe et la plus précieuse qui soit. En fait, c’est en lisant la BD « Le paradoxe de l’abondance » par aux éditions Dargaud qu’est née l’idée de cet article SUPERCRITIC. Merci Hugo Clément pour cette inspiration. Sans oublier Vincent Ravalac son co-scénariste et Dominique Mermoux pour les dessins. Ainsi partons à la découverte de la peau de la terre.

Une recette vieille de millions d’années

Le sol n’a rien d’une évidence. Sa formation est un processus d’une lenteur géologique vertigineuse. Effectivement, il faut entre 100 et 1 000 ans pour qu’un seul centimètre se constitue(1), à partir de l’altération lente des roches, enrichie de matières organiques en décomposition, sculptée par le gel, la pluie, les racines. Ce que nous foulons en une enjambée est le résultat de millénaires de travail silencieux.

Cette histoire s’écrit en couches superposées que les pédologues appellent « horizons ». Tout d’abord, l’horizon A, sombre et riche en humus, est celui de la vie la plus intense. Puis, l’horizon B, minéral et compact, en est le socle. Enfin, l’horizon C rejoint la roche mère. Lire un profil de sol, c’est lire les pages d’un livre que la Terre aurait écrit de haut en bas. Une stratigraphie qui raconte un lieu, un climat, une histoire.

Une métropole invisible sous nos pieds

Les chiffres de la biodiversité souterraine confondent l’imagination. Une cuillère à café de sol sain abrite plus de micro-organismes qu’il n’y a d’humains sur Terre. L’IPBES, la plateforme scientifique intergouvernementale sur la biodiversité, estime que 25 % de la biodiversité terrestre se trouve dans les sols. C’est un continent entier que nous ignorons.

Cette métropole de l’invisible obéit à une organisation précise. Les bactéries décomposent la matière organique et libèrent les nutriments. Les champignons prolongent leur réseau dans des espaces inaccessibles aux racines. Les protozoaires régulent les populations bactériennes. Les nématodes s’attaquent aux agents pathogènes. Et les vers de terre, ingénieurs du sol par excellence, creusent, aèrent, mélangent, produisant une biomasse annuelle qui équivaut, dans les prairies tempérées, à plusieurs tonnes par hectare. Chaque « guilde » a son rôle, sa niche, son utilité irremplaçable.

Le réseau secret des champignons mycorhiziens

C’est l’une des découvertes les plus bouleversantes de la biologie contemporaine. Dans Jamais seul (2017) publié chez Actes Sud, le mycologue Marc-André Selosse décrit comment 90 % des plantes terrestres vivent en symbiose étroite avec des champignons mycorhiziens, dont les filaments colonisent les racines pour démultiplier leur surface d’absorption. La plante fournit des sucres ; le champignon donne eau et minéraux. Un contrat vieux de 450 millions d’années.

Ce réseau fongique constitue ce que les anglophones ont surnommé le wood wide web. Il s’agit d’une toile souterraine par laquelle les arbres d’une forêt s’échangent non seulement des nutriments, mais des signaux chimiques d’alerte en cas d’attaque parasitaire. L’individu végétal, que nous imaginions solitaire et immobile, est en réalité un nœud dans un réseau de coopération permanente. La forêt pense collectivement et c’est le sol qui rend ce dialogue possible.

La peau de la terre : un capital en péril

Pourtant, ce capital biologique s’érode à une vitesse alarmante. Selon la FAO(2), 33 % des sols mondiaux sont aujourd’hui dégradés à des degrés divers. L’artificialisation les scelle sous le béton. Le labour intensif brise leurs architectures. Les pesticides dévastent leurs populations microbiennes. La compaction liée aux engins agricoles étouffe leur porosité vitale. En somme, la peau de la terre est en danger

L’ironie tragique est que le sol demeure l’un des écosystèmes les moins protégés juridiquement. En Europe, l’absence longtemps maintenue de directive sol contraignante illustre ce déni collectif . Nous avons légiféré sur l’eau, sur l’air, mais pas sur ce qui les produit et les filtre. Une lacune politique aussi révélatrice qu’inquiétante.

Réapprendre à voir ce qui est sous nos pieds

Des pratiques existent pourtant qui régénèrent ce que l’agriculture industrielle a appauvri. L’agroécologie, la couverture permanente des sols par des plantes ou des mulchs, la réduction drastique du travail mécanique : autant de stratégies qui « travaillent avec » le sol plutôt que contre lui, en restaurant les conditions de la vie microbienne. Des agriculteurs, en France comme ailleurs, en témoignent : renoncer au labour, c’est au départ un saut dans l’inconnu. Mais c’est, à terme, voir revenir les vers de terre, l’odeur d’humus, la structure grumeleuse d’un sol en bonne santé.

Mais la condition première reste un changement de regard. Éduquer à la biodiversité souterraine, de l’école primaire aux commissions agricoles bruxelloises. C’est reconnaître le sol pour ce qu’il est : un bien commun, au même titre que l’eau ou l’air, et tout aussi fragile.

Devenons les dermatos de la peau de la terre

Revenons à cette poignée de terre. Elle n’a pas changé depuis que vous l’avez saisie. Mais peut-être la voyez-vous autrement. Non plus comme un décor, mais comme un écosystème entier tenu dans le creux de votre main. Ce que nous foulons sans le voir nous fait vivre depuis l’origine du monde terrestre. Et c’est peut-être ce manque de regard, plus que tout autre, qui nous met en danger.


(1) Pour être plus précis, les sources pédologiques donnent des ordres de grandeur variables. On considère 1 000 ans pour constituer les 10 premiers centimètres d’un sol, soit 100 ans par centimètre dans le meilleur des cas selon Collemboles. En climat tempéré, il faut environ 1 000 ans pour former un horizon A, selon l’Université de Picardie Jules Verne. La fourchette « 100 à 1 000 ans » est une approximation acceptable, mais la réalité est que ça peut aussi prendre beaucoup plus longtemps selon le type de roche et le climat.


(2) FAO : Food and Agriculture Organization, en français, l’Organisation des nations unies pour l’alimentation et l’agriculture.

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