L’abeille n’a pas de prix, mais son absence en a un
Lecture — Combien coûte une abeille ? Économiser la Terre, de Régis Marodon et Ruedi Baur, Point Nemo.
Une abeille se pose sur une fleur. Quelques grains de pollen s’accrochent à son corps, voyagent avec elle, puis fécondent une autre plante. De cette minuscule scène dépendent des fruits, des graines, tout un paysage agricole et surtout, une majeure partie de notre alimentation. Il y a pourtant, dans ce « travail » qu’accomplit l’abeille, quelque chose que nous ne prenons pas en considération. Son activité est essentielle, mais elle n’est facturée à personne. Elle est donc considérée comme gratuite.
C’est précisément cette apparente gratuité que met en question « Combien coûte une abeille ? Économiser la Terre », une bande dessinée de Régis Marodon et Ruedi Baur. Son titre semble nous amener à un calcul. Combien faudrait-il payer une abeille pour son travail ? Combien coûterait son remplacement si elle venait à disparaître ? Mais cela est bien plus vertigineux. Cette lecture nous amène à regarder ce que nos prix oublient, ce que nos sociétés considèrent comme acquis et ce qu’elles ne savent mesurer qu’une fois détruit ou disparu.
Une abeille, puis tout le vivant
La bande dessinée ne commence pas par un tableau économique. Elle remonte d’abord le temps, jusqu’à un monde qui existait bien avant nous. L’être humain n’y apparaît plus comme le propriétaire de la planète, mais comme une espèce parmis d’autres, dépendante d’un ensemble de relations qu’elle ne maîtrise pas.
Ce détour est très important, car il évite de réduire l’écologie à une liste de ressources à préserver pour maintenir notre précieux confort. Cela permet également de mettre en évidence que nous avons créé un système économique basé sur l’invention, l’entreprise, le capital ou encore le travail humain. La bande dessinée creuse dans le sous-sol, regarde les insectes et le cycle de l’eau pour mettre en lumière tout le travail d’un écosystème qui crée l’architecture d’un monde dont nous sommes l’un des habitants.
Et ce regard est essentiel. Le ver de terre par exemple. Il ne produit aucun objet vendable, ne possède pas de marque et ne figure dans aucun bilan comptable. Pourtant, il aère les sols, facilite la circulation de l’eau et contribue à la fertilité. Quand les sols sont artificialisés ou épuisés par la chimie agricole, il faut compenser artificiellement une partie de ce qu’ils faisaient sans facture, c’est-à-dire, ajouter des intrants, irriguer, traiter, transporter davantage. Donc, savoir combien coûte une abeille, ou combien coûte un ver de terre, n’est pas seulement mettre un prix sur la nature, mais comprendre ce que devient une société qui ne sait plus compter ce qui permet son bien-être et qui est en train de disparaître. Cette idée rejoint la thèse de l’économiste Partha Dasgupta qui explique que nos économies ne sont pas extérieures à la nature, mais « enchâssées » en elle.
Quand la nature devient une infrastructure
Le livre propose alors la notion de « services écosystémiques », devenue centrale dans les débats écologiques. La formule peut sembler froide, mais elle permet de rendre visibles des fonctions très concrètes. La nature nourrit, pollinise, filtre l’eau, stocke du carbone, amortit les crues, stabilise les sols, recycle la matière et rend certains lieux habitables.
Un marais salant, par exemple, bénéficie de la chaleur du soleil. Pour remplacer cette énergie gratuite par une infrastructure humaine, il faudrait, selon le livre, plusieurs centrales nucléaires et plusieurs milliards d’euros. Cet exemple est spectaculaire. Une fonction qui semble banale repose sur une puissance physique considérable.
La montagne joue un rôle comparable dans le cycle de l’eau. Elle reçoit la pluie et la neige, ralentit les écoulements, filtre l’eau et régule les débits. Ou encore la forêt qui n’est pas seulement un stock de bois, mais protège et régule. Un sol vivant n’est pas une surface disponible, mais une machine lente, dont la reconstitution se compte parfois en siècles.
Nous parlons souvent de la nature comme d’un décor. La bande dessinée nous invite à la regarder comme un ensemble d’infrastructures actives, dont nous avons hérité sans les avoir construites.
Chiffrer pour rendre visible, pas pour tout vendre
Mais alors, pourquoi traduire cette dépendance en monnaie ? Parce que ce qui ne possède aucun prix finit souvent par peser très peu dans une décision budgétaire. Une zone humide peut alors sembler moins productive qu’un parking, une forêt debout moins rentable que le bois qu’on en extrait et un sol vivant, moins réel que la surface constructible qu’il devient. La pollinisation offre le cas le plus parlant. Le livre rappelle que de nombreuses cultures dépendent, totalement ou partiellement, du travail des insectes. Il avance une estimation de 153 milliards d’euros pour la valeur annuelle de ce service. Mais ce chiffre ne donne pas le prix d’une abeille, il estime la fonction agricole rendue par les pollinisateurs.
La nuance est essentielle. Le coût d’un service n’est pas la valeur du vivant qui le rend possible. La bande dessinée le comprend très bien lorsqu’elle affirme que mettre un prix sur la nature ne signifie pas que sa valeur soit entièrement révélée par ce prix. On peut calculer la contribution des pollinisateurs à une récolte, mais on ne calcule pas aussi facilement la résilience d’un écosystème, la relation d’un territoire à ses saisons ou la perte irréversible d’une espèce.
Le paradoxe est au cœur de l’ouvrage. Il faut parfois parler le langage de l’économie pour rendre le vivant audible à l’économie, tout en refusant que ce langage devienne le seul qui compte.
Le prix ne dit pas qui paie
Cette réflexion dépasse rapidement l’abeille. Qui paie lorsque la nature est dégradée ? Et qui bénéficie de sa destruction ?
Une taxe carbone peut être nécessaire pour modifier les comportements. Mais si elle renchérit indistinctement le transport, le chauffage ou les matériaux, elle ne pèse pas de la même manière sur tous les ménages. Le livre imagine ainsi une brique de ciment devenue inaccessible dans un quartier pauvre sous l’effet d’une fiscalité écologique mal conçue. L’exemple rappelle qu’une transition peut être écologiquement cohérente et socialement injuste.
Les plus riches consomment généralement davantage de matières, d’énergie et de transport. Les plus pauvres, eux, dépendent souvent plus directement de services naturels qu’ils ne contrôlent pas, comme une récolte, une ressource en eau, un sol fertile, une forêt. Ils disposent aussi de moins de moyens pour s’adapter. La crise écologique est donc une crise de la répartition. La répartition des ressources, des risques, des efforts et du pouvoir de décision.
Cette dimension donne au livre une portée politique. Il ne propose pas de remplacer la morale individuelle par la finance verte. Il montre plutôt que les gestes personnels ne peuvent fonctionner durablement sans infrastructures, règles, investissements publics et décisions démocratiques. On ne choisit pas toujours librement son mode de transport, son logement ou son alimentation. La sobriété ne peut pas être une punition adressée à ceux qui ont le moins de choix.
L’économie ne suffit pas à décider
Dans sa seconde moitié, la bande dessinée élargit encore la discussion vers la finance durable, la comptabilité verte, la dette-nature, les solutions fondées sur la nature, les communs et les droits de la nature. Cette accumulation pourrait transformer l’ouvrage en manuel. Elle est sauvée par une idée simple, aucun outil ne peut, à lui seul, organiser notre relation au vivant.
Les marchés carbone montrent les limites d’une solution qui voudrait transformer chaque dommage en signal de prix. La comptabilité verte peut rappeler qu’une forêt détruite n’est pas seulement une activité économique, mais aussi une dette écologique. Les communs montrent qu’une ressource ne devient pas collective par magie. Elle le devient grâce à des règles, une gouvernance et une responsabilité partagée. Les droits accordés à certains fleuves ou à la Pachamama nous amènent à une réflexion plus profonde. Est-ce que la nature doit-elle être protégée uniquement parce qu’elle nous est utile, ou parce qu’elle possède une existence propre ?
La force de « Combien coûte une abeille ? » tient à cette circulation entre des mondes que l’on sépare bien trop souvent, la biologie, l’économie, la finance, le droit, la politique, l’art et la philosophie. Le dessin de Ruedi Baur accompagne ce mouvement avec une grille presque documentaire, des personnages colorés, des schémas, des coupes de sols et de fourmilières, puis de grandes respirations visuelles. La forme elle-même devient une démonstration. Tout est relié, mais tout ne se réduit pas à la même unité de mesure.
Une lecture à partager
Le livre n’est pas exempt de simplifications. La justesse du travail des chiffres et du travail visuel donne un ton et invite à poursuivre la discussion. La bande dessinée ne fournit pas une formule magique pour sauver la planète. Elle propose mieux. Un changement de regard. Et c’est là que les valeurs de SUPERCRITIC se retrouvent.
Donc, certes, l’abeille n’a pas de prix. Mais son absence, elle, en aurait un, qu’il soit économique, alimentaire, politique, affectif et peut-être même irréparable. Encore faut-il comprendre qu’aucun chiffre ne pourra jamais contenir tout ce que sa présence rend possible.
La question finale n’est donc pas seulement « combien coûte une abeille ? » Mais c’est de savoir quelles règles, quelles institutions et quelle société nous voulons construire pour ne pas avoir à calculer trop tard le prix de ce que nous aurons laissé disparaître ?

