L’urgence de la définition des choix technologiques et industriels européens
La voiture électrique est-elle réellement l’avenir de la décarbonation massive de la mobilité ? Naturellement le « OUI » nous semble instinctivement correspondre à une large part des usages. Pourquoi ? Parce qu’elle constitue dès aujourd’hui une solution industrialisable, efficace et disponible.
Cependant, est-elle si évidente. J’ai proposé à la rédaction de SUPERCRITIC d’y réfléchir ensemble. Est-ce que l’électrification massive des véhicules devrait devenir l’unique trajectoire technologique de l’Europe ?
Le débat mérite mieux que l’opposition caricaturale entre le « tout électrique » et la défense du moteur thermique. L’enjeu est d’agir vite pour réduire les émissions, tout en préservant notre capacité à développer des solutions complémentaires, adaptées aux usages difficiles à électrifier et capables de renforcer notre souveraineté industrielle.
L’électrique : une réponse immédiatement mobilisable & massive
L’électrification des voitures particulières répond à une urgence climatique concrète. Les effets du réchauffement ne relèvent plus d’un horizon abstrait. Qui aurait déjà oublié les événements météorologiques extrêmes de cette année 2026 ? N’aurions-nous pas des questions autour de l’accès et la gestion de l’eau ? Pour nos cultures ou nos forêts ? Les conditions de vie en bonne santé rappellent que le temps de l’attentisme est bien révolu.
Dans ce contexte, le véhicule électrique à batterie constitue une réponse déjà maîtrisée. Son rendement énergétique est élevé, il ne produit pas d’émissions à l’échappement et, dans un pays comme la France où l’électricité est largement décarbonée, son bilan d’usage est particulièrement pertinent. Pour les déplacements quotidiens, les trajets domicile-travail, les flottes urbaines, les usages périurbains ou les livraisons de proximité, la batterie est une technologie cohérente.
L’Europe sait-elle produire seule les batteries de l’électrification massive ?
Elle doit prendre une place majeure dans les premières vagues de décarbonation. Attendre une technologie idéale, universelle et sans contrainte reviendrait à différer une action dont nous avons besoin maintenant. Or le meilleur moyen de réduire rapidement les émissions liées à une part importante du parc routier consiste bien à accélérer l’électrification là où elle est techniquement simple, économiquement raisonnable et compatible avec les habitudes de déplacement.
Mais cette évidence ne dispense pas d’une réflexion stratégique. Tout d’abord, l’Agence internationale de l’énergie indique qu’à la fin de 2025, l’Union européenne représentait seulement environ 6 à 7% de la capacité mondiale de fabrication de batteries lithium-ion, contre plus de 80% pour la Chine. Comme le précise l’IEA, les producteurs chinois ont fourni plus de la moitié du marché européen des batteries en 2025. Les usines européennes restent dépendantes d’importations pour une grande part de leurs composants, principalement en provenance de Chine.
La transition automobile ne se résume pas à remplacer un réservoir de carburant par une batterie.
A noter que l’IEA est l’Agence Internationale de l’Energie, organisation intergouvernementale de référence sur les politiques et marchés de l’énergie.
Les limites d’une stratégie du « tout électrique »
L’électrification massive repose sur des chaînes de valeur matérielles complexes : lithium, cuivre, nickel, cobalt, manganèse, graphite, composants électroniques, raffinage et fabrication des cellules. Une part essentielle de ces filières reste aujourd’hui dominée par l’Asie, en particulier par la Chine.
Selon l’ACEA (l’Association des constructeurs européens d’automobiles, qui représente les principaux industriels du secteur en Europe), cette dépendance se lit aussi dans le commerce extérieur. Ceci du fait que l’Union européenne a importé environ 28 milliards d’euros de batteries en 2024, dont 22 milliards d’euros en provenance de Chine. L’amont de la chaîne (raffinage et matériaux) demeure, à ce jour, particulièrement concentré en Chine.
Le risque n’est donc pas l’électrique lui-même. Le risque serait de substituer une dépendance à une autre : après les hydrocarbures importés, l’Europe pourrait se retrouver dépendante de minerais raffinés, de batteries et de composants produits hors de son territoire.
Réduire le débat à une goutte d’eau dans l’océan de la transition ?
La question de l’eau illustre également la nécessité d’un débat sérieux. Les chiffres souvent cités sur l’extraction du lithium peuvent renvoyer à des situations très différentes : saumures ou eau douce, eau évaporée ou réellement consommée, lithium métal ou carbonate de lithium. Cela ne signifie pas que les impacts sont négligeables ; cela impose, au contraire, de les analyser sur l’ensemble du cycle de vie, depuis l’extraction jusqu’au recyclage.
Une stratégie électrique responsable doit donc s’appuyer sur plusieurs piliers. Déjà par la diversification des approvisionnements, ainsi que les capacités européennes de raffinage et de production. Puis avec le développement de batteries moins dépendantes des métaux critiques.
L’enjeu de l’électrification massive repose sur nos cerveaux
La part de nos ingénieurs pour favoriser l’écoconception, la réparation, la seconde vie et le recyclage à grande échelle. Il faudra favoriser ensuite une certaine sobriété : des véhicules moins lourds, moins surdimensionnés et mieux adaptés à leur usage réel.
La mobilité décarbonée ne sera durable que si elle est également plus efficace dans sa consommation de ressources. De même, si elle sait implanter des usines d’assemblages dans ses territoires. Ceci permettrait ensuite de livrer les garages et les points de transformation des véhicules au plus près des consommateurs.
Le savoir-faire thermique doit être durable lui aussi
La volonté de sortir des carburants fossiles est indispensable. En revanche, cela ne signifie pas que toutes les compétences associées au moteur thermique devraient être obligatoirement abandonnées. La France et l’Europe disposent encore d’un savoir-faire considérable en mécanique, combustion, injection, métallurgie, calibration, électronique de commande, essais, maintenance et industrialisation.
Ce capital industriel ne doit pas être défendu par nostalgie, mais transformé. C’est ce que des industriels et des élus expliquent avec conviction.
Le moteur à combustion alimenté à l’hydrogène, ou H2-ICE, ouvre une piste intéressante pour certains usages ciblés. Il ne faut pas le confondre avec la pile à combustible : dans le premier cas, l’hydrogène est brûlé dans un moteur ; dans le second, il sert à produire de l’électricité pour alimenter un moteur électrique.
La batterie conserve un avantage de rendement lorsque la recharge est facile, que les distances sont prévisibles et que la masse embarquée reste acceptable.
L’hydrogène : la bonne réponse à la prise de poids
Mais tous les véhicules ne relèvent pas de ce modèle. Poids lourds fortement sollicités, autocars, engins de chantier, matériels agricoles, groupes électrogènes, lignes ferroviaires non électrifiées ou certaines activités industrielles font face à des contraintes d’autonomie, de disponibilité, de poids et de temps d’arrêt beaucoup plus exigeantes.
Dans ces situations, l’hydrogène peut constituer une option complémentaire, à condition d’être produit ou extrait avec une faible empreinte carbone. Il ne faut pas non plus ignorer les émissions potentielles de NOx liées à sa combustion : elles exigent une conception rigoureuse et des dispositifs de traitement adaptés.
L’e-adaptation a ici toute sa place. Adapter un camion, un engin professionnel ou un équipement lourd existant peut éviter de mettre prématurément au rebut des actifs coûteux et encore fonctionnels. Décarboner consiste aussi à prolonger intelligemment la durée de vie des équipements.
L’hydrogène : une piste à évaluer sans naïveté
Le potentiel d’hydrogène naturel en Lorraine, notamment autour de Folschviller, mérite une attention particulière. S’il pouvait être produit de manière compétitive, durable et bas-carbone, il constituerait une opportunité importante pour l’industrie, la logistique lourde, les engins agricoles et de chantier, le stockage énergétique ou certaines mobilités difficiles à électrifier.
Mais il faut conserver une ligne claire : un indice géologique n’est pas une réserve exploitable. Entre la présence d’hydrogène dans le sous-sol et une filière industrielle viable, il reste à démontrer la continuité des débits, la productivité des réservoirs, la maîtrise des coûts, des fuites, des impacts environnementaux et de l’acceptabilité territoriale.
Un gisement potentiellement géant est en cours de caractérisation dans le bassin houiller lorrain, autour de Folschviller et Pontpierre, en Moselle, comme le précise le Journal du CNRS.
L’hydrogène naturel ne doit donc pas être présenté comme une solution miracle. Il peut toutefois devenir un levier de souveraineté, de réindustrialisation et d’innovation, à condition que la recherche scientifique, l’évaluation économique et l’exigence environnementale progressent ensemble.
L’électrification massive : une trajectoire à grande vitesse
L’avenir de la mobilité « bas-carbone » ne sera pas monolithique. Il reposera sur une logique de spécialisation. Tout d’abord par la batterie électrique là où l’électrification directe est la plus performante. L’électrification massive devient la réponse la plus facile à mettre en œuvre. Puis avec les transports collectifs et rail chaque fois que possible. Ensuite, l’hydrogène et les solutions dérivées pour certains usages lourds, intensifs ou contraints. Et surtout privilégier au plus vite l’e-adaptation pour prolonger les équipements. En effet, le remplacement immédiat ne serait ni réaliste ni toujours pertinent au niveau financier.
La priorité s’affine. Il faut accélérer maintenant l’électrification des usages pour lesquels elle apporte une réduction rapide et mesurable des émissions. Comme l’explique notamment Pierre COPEY dans son article sur l’une des attentes fortes des populations en périphérie des grandes agglomérations. Les transports collectifs sur route répondent aux besoins des usagers trop éloignés de leur lieu de travail. Ceci écarte astucieusement les solutions tramway ou RER qui seraient beaucoup plus onéreuses que la mise en place de navettes de bus à haute fréquence de rotation.
Notre souveraineté européenne repose sur nos savoir-faire
Cependant, il serait tout aussi imprudent de ne plus entretenir le savoir-faire humain sur les domaines thermiques, industriels et scientifiques. Ils permettront de développer les solutions très bas-carbone de demain. Notamment pour les véhicules plus lourds que les véhicules de tourisme.
La bonne stratégie ne consiste pas à choisir une technologie contre une autre. Elle consiste à tracer une route à grande vitesse vers la décarbonation, tout en préparant les infrastructures, les compétences et les innovations qui rendront la mobilité européenne plus sobre, plus résiliente et plus souveraine.
