Une histoire de culture
On lit, on se documente, on cherche les infos sur des sujets auxquels on est sensible. Et puis parfois, l’info vous percute tout simplement. Un matin, une info s’impose à vous, vous percute et vous inspire. Vous connaissez Un commun accord ? Pour les autres, c’est l’assemblée citoyenne lancée par Jean-Marc Jancovici : 150 Français tirés au sort qui cherchent des points d’accord avant la présidentielle de 2027. Devant eux, un biologiste a lâché une phrase qui m’a trotté dans la tête toute la journée. Il parlait des arbres cons que nous plantons dans nos villes.
Ce biologiste, c’est Marc-André Selosse. Avec un mot cru et beaucoup d’humour, il met le doigt sur un angle mort : en ville, on choisit les arbres pour décorer, rarement pour nourrir le vivant. Chez SUPERCRITIC, nous cherchons à rendre la transition écologique désirable. Une ville qui nourrit, rafraîchit et fait vivre la biodiversité en est sans doute l’une des formes les plus concrètes. Alors, et si on arrêtait de planter des arbres cons ?
Les arbres cons selon Marc-André Selosse : la biodiversité oubliée des villes
Les arbres cons sont ces arbres qu’on plante pour décorer et qui ne nourrissent personne. La formule est de Marc-André Selosse, biologiste et professeur au Muséum national d’Histoire naturelle. Il l’a lancée le 10 octobre 2026 devant les 150 citoyens tirés au sort de l’assemblée Un commun accord : « On plante des arbres cons en ville, des arbres qui ne se mangent pas». Car un arbre dont les fruits se mangent ne nourrit pas que nous. Ses fleurs attirent les pollinisateurs, ses fruits nourrissent les oiseaux, et toute une chaîne de vie s’organise autour de lui.
Platanes, féviers… et presque jamais de noyers
Ses exemples parlent à tous ceux qui marchent en ville : des platanes, des féviers d’Amérique, et presque jamais de noyers ni de cassissiers. Le constat se vérifie. À Paris, le platane représente encore près d’un arbre sur cinq (19,5 % du patrimoine arboré, selon une analyse des données ouvertes de la Ville). Le févier d’Amérique y sert surtout d’arbre d’alignement, d’après le Guide des essences de Paris.
Ce sont des arbres robustes, qui supportent la chaleur, la pollution et le bitume.
Mais ils ont été choisis pour l’ombre et l’alignement, pas pour ce qu’ils apportent au vivant. Certains font même « pleurer », ironise le biologiste : chaque printemps, les poils microscopiques qui recouvrent les fruits du platane irritent les yeux des citadins (Pôle ESE Auvergne-Rhône-Alpes). « On plante pas de cassis, on plante pas de noyers », regrette Marc-André Selosse. Il va même plus loin : pour lui, « la ville, c’est vraiment l’endroit où on a tout raté sur la biodiversité », parce qu’on l’y a complètement oubliée.
Les arbres cons nourrissent aussi moins la biodiversité
Nourrir, ce n’est pas seulement remplir nos paniers. Un arbre indigène fait vivre des insectes qui ont évolué avec lui, et ces insectes nourrissent les oiseaux. À Malmö, en Suède, des chercheurs de l’université de Lund ont suivi 400 nichoirs pendant sept ans. Les oiseaux des parcs préfèrent les arbres indigènes, car les essences exotiques portent nettement moins d’insectes.
L’enjeu dépasse le décor. Devant l’assemblée citoyenne, Selosse a été clair : selon lui, il n’y a pas de crise de la biodiversité, mais une extinction, et elle va très vite (Presse Agence). Dans ce contexte, chaque arbre planté en ville est un choix : un décor, ou un habitat.
Arbres cons, certaines villes commencent à diversifier.
Les forestiers urbains ont une règle simple, proposée par l’Américain Frank Santamour en 1990 : pas plus de 10 % d’une même espèce, 20 % d’un même genre, 30 % d’une même famille (Arbres Canada). Avec près de 20 % de platanes, Paris en est encore loin. Mais la Ville corrige le tir : le platane ne pèse plus que 8,7 % des arbres plantés depuis 2021.
Diversifier, c’est un début. Mais pourquoi Marc-André Selosse insiste-t-il autant sur la biodiversité en ville ? Parce qu’elle nous rend des services que nous avons, là aussi, oubliés.
La biodiversité, une alliée que la ville a oubliée
Remplacer un arbre con par un arbre utile, ce n’est pas qu’une affaire de goût ou de fruits. C’est faire entrer en ville tout un écosystème qui travaille pour nous, gratuitement, et que nous avons appris à ignorer.
Ce que la nature rend à la ville
Commençons par les toits. « Un toit vert, c’est le meilleur isolant qu’on puisse imaginer », affirme Marc-André Selosse. Son effet joue surtout l’été, contre la surchauffe des derniers étages. Il calme aussi la ville : selon le projet européen HOSANNA, végétaliser les toitures fait gagner de 2 à 8 décibels selon les configurations (Echo Bruit). Et les plantes, avec les microbes qui vivent sur leurs feuilles, retiennent une partie des particules et des polluants de l’air, explique-t-il.
Descendons ensuite au sol. Un sol vivant agit comme une éponge : il absorbe les fortes pluies au lieu de les envoyer saturer les égouts. Puis il rend cette eau l’été, quand les plantes l’évaporent. Résultat : moins d’inondations en hiver, des îlots de fraîcheur en été. C’est le principe des jardins de pluie, ces creux plantés où l’eau d’orage s’infiltre doucement.
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Plusieurs villes européennes ont sauté le pas. Gdansk, en Pologne, a construit son premier jardin de pluie en 2018 et compte aujourd’hui plus de 200 aménagements de ce type : jardins de pluie, noues, surfaces perméables. Berlin s’est engagée à devenir une « ville éponge », où chaque goutte de pluie doit être retenue plutôt qu’évacuée. En France, Nantes mise depuis longtemps sur des espaces verts qui gèrent aussi les eaux pluviales. Paris, imperméabilisée à 74 %, s’est fixé avec son plan ParisPluie l’objectif de valoriser 100 % de l’eau de pluie.
Nous sommes faits pour la verdure
Le biologiste pousse le raisonnement jusqu’à nous. « Vos ancêtres, où est-ce qu’ils vivaient ? Dans la verdure». Et de préciser : « Si vous n’êtes pas dans la verdure, vous n’en mourrez pas, mais vous fonctionnez moins bien, car vous êtes faits pour fonctionner dans la verdure. »
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La science lui donne des arguments. À Barcelone, une équipe de chercheurs a suivi pendant un an 2 593 écoliers de 7 à 10 ans, répartis dans 36 écoles (Dadvand et al., PNAS, 2015). Les enfants scolarisés dans les écoles les plus vertes ont vu leur mémoire de travail progresser plus vite, et leur inattention reculer davantage. Une partie de l’effet s’explique par un air moins pollué autour des écoles végétalisées. Précision importante : c’est la verdure autour de l’école qui compte dans cette étude, pas celle autour du domicile.
Des villes qui plantent déjà des arbres nourriciers
La bonne nouvelle, c’est que l’arbre utile n’est pas une utopie. À Nantes, tout a commencé en 2002 dans le square du Lait-de-Mai, à la demande des habitants : on y a planté des arbres fruitiers dans l’espace public. Vingt ans plus tard, la plantation de fruitiers est intégrée à chaque projet d’aménagement. La ville a même inauguré en 2021 un « verger des cités » où chaque région est représentée par sa spécialité fruitière, des mirabelles de Nancy au cassis de Bourgogne. Le principe : on glane en passant, quand les fruits sont mûrs.
À Bordeaux, plus de 700 arbres fruitiers ont été plantés depuis 2021. La Ville les intègre dès que c’est possible, dans le cadre de sa politique de résilience alimentaire. Le cassis et les fruitiers que Selosse réclame existent donc déjà dans nos rues. Il reste à en faire la règle plutôt que l’exception.
Et vous, quel arbre planteriez-vous ?
La formule de Marc-André Selosse peut faire sourire. Mais elle pose une vraie question : qu’attendons-nous de la nature en ville ? Pendant des décennies, nous lui avons demandé d’être propre, ordonnée, décorative. Des alignements de platanes, des pelouses tondues, des arbres qui ne dérangent personne et ne nourrissent personne.
Les arbres cons n’est pas coupable. Ils sont le reflet de nos choix, de notre culture et de ce que nous avions oublié. Et c’est peut-être là que se joue une transition écologique désirable. Pas dans la privation, mais dans une ville qui nourrit, qui rafraîchit, qui éponge les orages, où les enfants apprennent mieux et où l’on cueille des cassis en allant au travail. Une ville vivante plutôt qu’un décor.
Alors, la prochaine fois que vous passerez sous un platane, levez les yeux. Demandez-vous ce que cet arbre apporte au vivant, et ce qu’un noyer, un cerisier ou un sureau aurait pu offrir à sa place. Et si votre rue, votre école ou votre entreprise devait planter un arbre demain, lequel choisiriez-vous ?
