Une journée pour questionner la matière
Lundi 21 septembre, le Palais des congrès de Tours accueillait la journée d’étude Design, organisée chaque année par Valesens dans le cadre de la France Design Week. En tant que vice-président de Valesens, j’ai eu la chance d’assister à l’ensemble des interventions. Designers, scientifiques, artistes et entrepreneurs se sont succédés autour d’une même question, en apparence simple : quel rapport entretenons-nous avec la matière, et quel rapport devrons-nous construire demain ? Je suis ressorti de cette journée inspirante, en ayant envie de partager mes réflexions dans SUPERCRITIC. Face aux défis écologiques, en matière de design et matière, nous cherchons spontanément des certitudes, des solutions miracles et uniques.
Or ce qui ressort des propos des différents intervenants est qu’il faut faire certes changer les matières que nous employons. Mais également en consommer moins, car l’ère de l’abondance est terminée. Cela implique de changer notre manière de consommer. Plus philosophiquement, j’ai retenu une autre notion dont nous reparlerons : il faut apprendre à accueillir l’incertitude.
De l’abondance à la rareté
Premier constat partagé par la plupart des intervenants : nous sommes passés d’une matière perçue comme abondante à une ressource devenue rare. Cette bascule change profondément la vocation du design. Il ne s’agit plus de créer toujours plus d’objets, mais de sortir d’un modèle économique qui produit en masse des objets dont nous n’avons pas besoin.
Quentin Hirsinger, fondateur de Matério, une matériauthèque qu’il décrit comme un cabinet de curiosités du matériau, l’a résumé avec des mots très concrets : l’enjeu n’est pas seulement de trouver de nouvelles matières, mais surtout de faire avec moins de matière. La vraie question devient alors celle de notre consommation. “Avons-nous besoin d’acheter 50 t-shirts par an ?” a-t-il lancé.
Le chiffre évoqué par Basile de Gaulle, designer cofondateur de Maximum, donne le vertige : en France, l’industrie produit 160 tonnes de déchets chaque minute.
Des objets qui naissent, vivent et se réincarnent
Jean-Louis Fréchin, designer reconnu pour son expertise dans le design numérique, défend l’idée du produit évolutif de sa naissance jusqu’à sa réincarnation. D’une part, un objet serait conçu pour durer le plus longtemps possible, et d’autre part pour pouvoir s’adapter à l’évolution du besoin de l’utilisateur. Ainsi, il devra pouvoir se transformer, être réparé, mis à jour, voire devenir autre chose.
Il a eu cette formule, en clin d’œil aux Trente Glorieuses : “En matière de matériau, nous entrons dans les trente vertueuses”. Une période où la sobriété et l’intelligence de conception prendraient le relais de l’abondance.
Ce changement d’époque touche aussi l’énergie. Nous quittons un monde avec une énergie unique, fossile et bon marché. Nous entrons dans un monde d’énergies diverses et inconstantes. Donc, il faut concevoir des objets capables de s’adapter à cette contrainte.
Localiser plutôt que globaliser
“On essaie de globaliser les solutions alors qu’il faut les localiser”, a affirmé Stéphane Delalande, ingénieur et professeur de la chaire Matériaux et Procédés innovants au CNAM. Cette phrase pose une équation difficile. D’un côté, il faut produire en quantité suffisante pour que l’effort ne reste pas anecdotique. Que la réduction d’impact soit réellement significative. De l’autre, il ne faut pas tout uniformiser, parce que nous n’avons pas partout dans le monde les mêmes besoins. Tenir ensemble l’échelle et la singularité : voilà peut-être le défi le plus sérieux posé aux designers.
Stéphane Delalande a également rappelé une vérité souvent oubliée : “L’ACV est un outil d’aide à la décision, plein d’incertitudes”. L’analyse de cycle de vie éclaire nos choix, mais elle ne doit pas les dicter ni, de fait, être le seul outil, sous peine d’erreurs. Il a aussi proposé une belle image de la collaboration entre disciplines : “La science apporte des verbes et le design écrit les phrases”.
J’y ai vu un écho à Montaigne et à son éloge de la nuance. Pour apporter une solution efficace, il faut porter le regard le plus large possible sur la problématique. Autrement dit, ne simplifions pas trop, osons considérer la complexité. Edgar Morin nous y invite depuis longtemps : penser complexe, c’est retisser les liens entre des choses que l’on avait artificiellement séparées.
C’est dans cet esprit que s’inscrit la fairtech, ou « tech équitable ». Le terme désigne les technologies conçues, produites et utilisées de manière juste envers les personnes et la planète, tout au long de leur cycle de vie. Il s’inspire du commerce équitable et en applique les principes au numérique et à l’électronique.
Apprendre de ceux qui manquent
“Nous sommes des pourris gâtés de la matière”. La formule de Basile de Gaulle pose une question importante : comment sortir de notre dépendance à l’abondance ? Pour y répondre, Basile et son entreprise se sont tournés vers celles et ceux qui vivent déjà le manque. Ils ont étudié la manière dont les Cubains, confrontés à une pénurie durable, réparent, détournent et réinventent les objets du quotidien. Une leçon d’ingéniosité qui renverse nos repères : la contrainte devient source de créativité.
David Bihanic est designer, chercheur, maître de conférences à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Il a proposé, quant à lui, une cartographie des manières de faire avec la matière existante, articulée autour de trois verbes : assembler, amalgamer, agglomérer. Trois gestes simples qui ouvrent un champ immense pour le réemploi.
Accueillir l’incertitude
Myriam Josi, de l’agence Alea Work, travaille sur des matières co-créées à partir de mycélium, ce réseau vivant qui constitue la partie souterraine des champignons. “Il faut accueillir l’incertitude”, a-t-elle expliqué, avant d’ajouter : “Ne pas maîtriser, ça permet d’être surpris”.
Travailler avec le vivant, c’est accepter que ces nouvelles matières ne ressemblent à aucune autre. Et même qu’elles n’aient jamais tout à fait le même aspect d’une pièce à l’autre. Loin d’être un défaut, cette variabilité ouvre une perspective réjouissante : des produits performants, sans que chacun ait le sentiment de posséder exactement la même chose que tout le monde.
Dans la même lignée, Régine Charvet-Pello(1), designer notamment reconnue pour ses travaux dans la mobilité (trains, tramways,…), a présenté le concept de la “fabrique d’estime”, qu’elle a modélisé notamment avec Habiter Surcyclé. Le principe s’appuie sur les spolia de l’ameublement : des éléments de mobilier récupérés et réintégrés dans de nouvelles créations. À Tours, cette démarche a permis d’aménager des chambres d’étudiants qui remplissent toutes la même fonction, offrir un espace pour se reposer et un espace pour travailler, sans qu’aucune ne soit identique à une autre. Une manière de créer du bien-être et de ne pas fondre l’individu dans la masse et l’impersonnel.
L’artiste Nathalie Junod-Ponsard a prolongé cette réflexion sur le terrain du sensible. Dans ses œuvres, elle utilise la lumière et la couleur pour provoquer des sensations surprenantes, jusqu’à un sentiment de lévitation. Elle a rappelé que « la matière influe sur la lumière par sa capacité à l’absorber ». La matière n’est donc pas seulement une ressource à économiser : elle façonne aussi notre perception et nos émotions.
Design et matière : faire de l’incertitude une ressource
Au terme de cette journée, une idée s’impose. La transition matérielle ne se résume pas à substituer un matériau par un autre ou à optimiser des procédés. Elle nous oblige à changer de posture : consommer moins, concevoir des objets qui durent et se transforment, localiser les réponses, et surtout renoncer à l’illusion de tout maîtriser.
Accueillir l’incertitude, ce n’est pas renoncer à l’exigence. C’est accepter que la matière de demain soit vivante, variable, imparfaite, et y voir une chance plutôt qu’une menace. Une chance de retrouver de la singularité dans nos objets, de l’estime dans nos lieux de vie. Et peut-être un rapport plus juste au monde qui nous entoure.
- (1) Régine Charvet-Pello est la fondatrice de Valesens, association organisatrice de l’évènement et actionnaire principal de la SAS Habiter Surcyclé.
- Christophe Bigot, l’auteur de cet article est vice-président de Valesens et actionnaire minoritaire de la SAS Habiter Surcyclé.
