Construire une nouvelle chaîne de valeur crédible
Six ans après le grand pari français, la filière hydrogène cherche un second souffle. Au sein de la rédaction de SUPERCRITIC, nous avons des opinions contradictoires concernant la promesse d’un avenir décarboné via l’hydrogène . Nous avons été attirés par l’un des ateliers du 08 octobre 2026, consacré à l’hydrogène naturel, organisé par BpiFrance à Paris-Bercy. Nous avons pu y rencontrer et écouter attentivement quatre spécialistes complémentaires. Ils ont présenté et défendu une nouvelle perspective. Elle consiste à extraire du sous-sol une molécule que l’industrie peine encore à produire à un coût compétitif. Et avantage écologique : pas besoin d’eau ni d’énergie. Une promesse de souveraineté qui mérite mieux qu’un nouvel emballement. En effet, elle repose sur des preuves, des investissements, une réglementation partagée et commune au sein de l’Europe. Et enfin, une politique planifiée et engageante pour être capable de tenir dans la durée.
Du grand pari de l’hydrogène naturel au retour sur terre
En septembre 2020, la France se donnait une ambition : construire une filière industrielle de l’hydrogène décarboné, avec 7,2 milliards d’euros d’investissement public annoncés et 6,5 gigawatts d’électrolyseurs visés pour 2030. L’enveloppe de référence serait ensuite portée à 9 milliards. L’hydrogène devait ainsi contribuer à décarboner l’industrie, développer des équipements français et ouvrir de nouveaux marchés dans la mobilité lourde.
Un autre frein à cet espoir s’est porté sur la volatilité du prix de l’hydrogène électrolytique liée à la volatilité du prix de l’électricité.
Six ans plus tard, le contraste est saisissant. En avril 2025, le gouvernement a ramené l’objectif de 2030 à « jusqu’à 4,5 GW », avec une nouvelle cible de 8 GW en 2035. Selon le bilan de France Hydrogène, les projets d’électrolyse entrés en opération entre 2020 et fin 2025 représentaient seulement 50 mégawatts. L’association professionnelle relevait également l’absence de nouvelles décisions finales d’investissement dans la production d’hydrogène décarboné en France en 2025.
Plusieurs revers économiques
Certes, de nombreux revers portent aussi des noms. HYVIA, la coentreprise de Renault et PLUG dédiée aux utilitaires à hydrogène. Elle a été placée en liquidation judiciaire en février 2025. N’oublions pas McPhy, fabricant d’électrolyseurs longtemps présenté comme une figure de la filière française, qui a subi le même sort en juillet. Et ce, même si la reprise de ses principaux actifs par John Cockerill a préservé une partie de son outil industriel et 51 emplois.
Faut-il conclure à l’échec complet de l’hydrogène ? Ce serait confondre une technologie, une stratégie publique et les marchés qu’on lui avait promis. La désillusion révèle surtout la difficulté à transformer des annonces en projets finançables. Elle invite à poser une question moins spectaculaire, mais plus décisive : quel hydrogène, pour quel usage, à quel prix ?
Une table ronde qui consolide une ligne directrice
C’est dans ce contexte que BpiFrance a organisé, le 8 octobre, avec BIG 2026, une table ronde consacrée à l’hydrogène naturel. Animée par Sébastien OLINGER, elle réunissait Christophe HECKER, porte-parole d’Earth2, Hind LAMMARI, directrice hydrogène chez Teréga, Emmanuel MASINI, géologue et fondateur de Mantle8, et Yannick PEYSSON, responsable de programme à IFP Énergies nouvelles. Quatre regards complémentaires : l’écosystème industriel, les réseaux, l’exploration géologique et la recherche appliquée.
Leur nouvel optimisme repose ainsi sur un changement de logique.
Une molécule à extraire plutôt qu’à fabriquer
L’hydrogène électrolytique est fabriqué, en consommant de l’électricité. L’hydrogène naturel est généré par des processus géologiques : il s’agit de le trouver, puis de l’extraire et de le traiter. La nature aurait donc déjà accompli une partie du travail énergétique qui pèse sur les coûts de production.
Mais Yannick PEYSSON rappelle immédiatement la frontière entre connaissance et espérance. La génération d’hydrogène dans les roches, sa migration et son piégeage sont documentés. En revanche, constater une ressource ne suffit pas à démontrer une réserve commercialement exploitable. Le réservoir de Bourakébougou, au Mali, constitue une référence ; il ne permet pas, à lui seul, de préjuger des volumes récupérables ailleurs.
C’est toute la différence entre « il y a de l’hydrogène sous nos pieds » et « nous pouvons en faire une industrie ».
Le prix de l’hydrogène naturel pourrait changer la donne
Les chiffres avancés pendant la discussion donnent la mesure des espoirs. Christophe HECKER oppose un hydrogène vert européen qu’il situe à 8–10 euros par kilogramme aux attentes d’industriels souhaitant acheter autour de 2–3 euros. Cette comparaison résume le problème économique qu’il entend résoudre. Elle ne constitue pas un prix universel de l’hydrogène électrolytique.
Yannick PEYSSON explique pourquoi un coût de production inférieur à 2 euros paraît plausible pour certains réservoirs. Il n’y a pas de fabrication de la molécule. Mais, éventuellement peu de puits pour produire un gaz mobile, et des équipements de séparation adaptés à sa composition. Il insiste toutefois sur le caractère propre à chaque projet : profondeur, pression, volumes et traitements nécessaires.
Emmanuel MASINI complète : certains prospects se situent de 0,60 à 0,80 euro par kilogramme après production et traitement, avant transport. Ce sont des estimations sous hypothèses, pas encore les résultats d’une exploitation commerciale en fonctionnement.
Acheminer prioritairement vers quelles industries ?
La nuance vaut également pour le carbone. Christophe HECKER invoque des analyses de cycle de vie favorables, sans en détailler les paramètres pendant l’atelier. Qualifier toute cette ressource de « totalement décarbonée » serait donc prématuré : le bilan doit intégrer les opérations d’extraction, de traitement et d’acheminement. « Naturel » décrit l’origine de la molécule, pas à lui seul la performance environnementale de sa chaîne de valeur industrielle.
L’hydrogène naturel n’a pas besoin d’attendre une révolution automobile pour trouver des consommateurs. Le premier marché identifié pendant la table ronde est celui des industriels utilisant déjà de l’hydrogène carboné : raffinage, engrais et chimie. Remplacer une molécule issue des énergies fossiles par une offre réellement bas-carbone et compétitive constitue une proposition plus immédiate que créer simultanément une production, un réseau et des usages nouveaux.
Le premier débouché de l’hydrogène naturel existe déjà
À Jarrie, en Isère, Arkema illustre cette demande industrielle concrète. Le groupe a ainsi inauguré en septembre 2026 une unité de production d’hydrogène représentant environ 10 millions d’euros d’investissement, destinée à sécuriser une partie de l’approvisionnement nécessaire à la fabrication d’eau oxygénée. Ce projet ne démontre pas la commercialité de l’hydrogène naturel ; il rappelle également que la molécule répond déjà à un besoin de production.
La mobilité possède, elle aussi, des réalisations tangibles. À Metz, les trois premiers bus à hydrogène ont commencé à circuler le 31 août 2026, dans le cadre d’un déploiement prévu de 34 véhicules d’ici 2027. La société HRS développe de son côté des stations de ravitaillement destinées notamment aux flottes collectives et aux services publics. Ces équipements existent. Leur présence ne suffit cependant pas à établir la rentabilité de toutes les configurations.
Le véritable juge de paix : le prix livré de l’hydrogène naturel
Pour les camions, les bennes ou certains usages maritimes, l’enjeu reste donc de construire une chaîne de valeur complète et viable. Pour l’aviation, il faut distinguer l’emploi direct d’hydrogène des carburants de synthèse fabriqués à partir de cette molécule. Pendant la table ronde, Emmanuel MASINI souligne précisément l’intérêt potentiel d’un hydrogène moins cher pour réduire le coût de ces carburants.
Pour cela, Hind LAMMARI apporte le contrepoint essentiel. Un industriel n’achète pas un prix à la sortie du puits. Il achète une molécule livrée à son usine, avec une qualité définie et une disponibilité fiable et pérenne. Entre les deux se trouvent la purification, la compression, le transport et, parfois, le stockage.
La molécule d’Hydrogène naturel est elle bon marché ou hors de prix ?
Les infrastructures changent l’échelle du débat. La représentante de Teréga évoque environ 1,5 milliard d’euros pour plus de 650 kilomètres de transport dans le Sud-Ouest, auxquels s’ajouteraient 500 millions pour le stockage. Elle cite également quelque 2 milliards pour BarMar, la liaison entre Barcelone et Marseille. Point d’attention : ces ordres de grandeur présentés à BIG concernent les infrastructures envisagées, pas des dépenses déjà réalisées.
Un hydrogène naturel peu coûteux à extraire pourrait donc devenir trop cher à utiliser. Et le démarrage pose une difficulté supplémentaire : les premiers clients ne peuvent financer seuls un réseau. Celui-ci serait ensuite appelé à servir beaucoup d’autres utilisateurs pendant quarante ou cinquante ans.
Voilà le verrou collectif. Le producteur attend des acheteurs. Les acheteurs attendent une offre fiable. Le transporteur attend des volumes. Chacun a de bonnes raisons de patienter. Et ainsi malheureusement, ensemble, ils risquent de rendre l’investissement impossible.
La souveraineté énergétique se finance avant de se proclamer
Pour Emmanuel MASINI, la recherche géologique doit réduire le risque avant le forage. Il évoque avec conviction qu’environ un million d’euros pour certaines opérations d’imagerie et 10 à 15 millions pour un seul puits répondant aux objectifs de son entreprise. Avec 31 millions d’euros levés, la sélectivité réussie n’est pas une option : il faut rechercher les meilleurs prospects. Mais aussi ceux qui disposent de consommateurs et d’infrastructures accessibles.
Christophe HECKER demande, au nom d’Earth2, une contribution publique de 50 millions d’euros pour soutenir les premiers forages. Le raisonnement est celui du juste partage du risque. En effet, il faut aider à produire la preuve industrielle qui permettra ensuite de mobiliser davantage de capitaux privés.
Une stratégie sur vingt ans pourrait donner une direction à cette construction. Elle ne doit toutefois pas être présentée comme un dispositif déjà acquis ou comme une demande précisément chiffrée par tous les intervenants.
Bruxelles commence aussi à regarder sous nos pieds
La souveraineté européenne se joue aussi dans la connaissance du sous-sol. Ce 9 octobre 2026, Bruxelles a ajouté 46 projets à sa sélection stratégique pour les matières premières critiques. Ceci est dans le but d’accélérer les autorisations et de faciliter l’accès aux financements.
L’hydrogène naturel relève d’un autre dispositif, mais rejoint cette volonté de mieux connaître les ressources européennes. Depuis janvier 2026, le projet H2-QUEST bénéficie de près de 2 millions d’euros de financement européen.
Il étudie son potentiel, avec des campagnes de terrain prévues en France, en Espagne, en Italie et en Roumanie. Son objectif : comprendre comment cette molécule se forme, migre et s’accumule, puis identifier des sites potentiellement exploitables. L’Europe commence donc à financer les connaissances nécessaires à une éventuelle filière, sans présumer encore de sa réussite industrielle.
L’Europe veut transformer la carte de l’Hydrogène naturel en preuves
Un second signal est émis en juillet 2026. En effet, la Commission européenne a commandé une étude de cartographie des réservoirs souterrains d’hydrogène naturel, assortie de recommandations pour encadrer une production durable. Au sein du consortium piloté par Trinomics (cabinet néerlandais spécialisé dans les politiques énergétiques et environnementales), la contribution du spécialiste de l’analyse géologique Getech représente un contrat supérieur à un million d’euros.
L’enjeu dépasse l’inventaire géologique. Il faut évaluer les possibilités d’extraction commerciale et préparer des règles adaptées. Ces initiatives ne constituent pas encore un plan européen de déploiement industriel. Elles esquissent néanmoins une méthode cohérente : réduire l’incertitude avant d’engager des investissements plus lourds.
Car une concentration prometteuse dans le sous-sol ne devient une réserve exploitable qu’après démonstration technique et économique. La souveraineté ne se décrète pas au-dessus d’une carte : elle se construit avec des données, des essais et des financements patients.
Aller vite, sans fabriquer un nouvel emballement
La condition ressortant de la discussion est concrète : des règles stables, des financements lisibles et des engagements crédibles, adaptés aux différentes étapes du projet. Le soutien public gagnerait à financer des jalons vérifiables plutôt qu’à garantir indistinctement toutes les promesses.
La concurrence internationale rend le temps précieux. Emmanuel MASINI craint que les premières réalisations de Mantle8 se développent hors d’Europe, là où les capitaux et les procédures permettent d’avancer plus rapidement. Sans oublier la capacité des investisseurs américains à soutenir l’exploration (notamment à travers les 400 millions dollars, selon Forbes, versés à l’entreprise Koloma de Denver).
La domination chinoise dans l’électrolyse est également au cœur des échanges. Mais elle ne doit pas devenir une formule absolue. Les intervenants parlent d’environ 60% de la production d’électrolyseurs en Chine, pas de 100%. Leur avertissement porte sur le risque de dépendance industrielle, pas sur la disparition complète des capacités européennes.
Une issue avec le duo historique franco-allemand ?
D’autant mieux que l’Allemagne, sans nucléaire et avec trop de charbon, pourrait constituer un partenaire important. Sa stratégie publiée en 2023 visait au moins 10 GW d’électrolyse en 2030 et envisageait l’hydrogène dans l’industrie comme dans la sécurisation électrique. Hind LAMMARI soulignait l’activité des industriels allemands et leurs attentes d’un prix livré raisonnable.
Un axe franco-allemand aurait ainsi une logique : rapprocher ressources potentielles, débouchés et infrastructures. Mais cela reste une proposition stratégique, non un partenariat sur l’hydrogène naturel annoncé pendant cette table ronde.
La question automobile mérite enfin d’être posée sans détourner le propos des intervenants. Leur discussion ne démontre ni que la voiture à batterie serait déjà dépassée, ni que le moteur thermique à hydrogène serait prêt à prendre sa place. À ce jour, ce n’est pas encore le cas. Christophe HECKER évoque cette possibilité à terme. Il ne la présente pas comme le premier débouché de la ressource.
Préserver nos compétences industrielles, pas toutes nos habitudes
L’e-adaptation (que certains réduisent au concept seul de rétrofit électrique) offre déjà une voie de transformation des véhicules existants. Les études de l’ADEME en soulignaient les bénéfices environnementaux, tout en insistant sur la nécessité d’un modèle économique viable. Cette solution nécessite un déploiement en masse soutenu par les collectivités et les gouvernements européens. Elle mérite d’être testée et évaluée pour fiabiliser une large conversion réussie du parc automobile actuel. Elle permettrait de réduire très rapidement un énorme volume de CO2 sur un large territoire. Comme le préconise Aymeric LIBEAU de la société NITID, ce serait l’une des promptes réponses face aux conséquences du dérèglement rapide de l’environnement.
En parallèle de cela, assurer l’avenir industriel européen en préservant les compétences de mécanique, d’industrialisation et de conversion pourrait également constituer un choix stratégique pertinent.
La France aurait-elle encore le culot de creuser son avenir ?
Cela suppose de documenter les savoir-faire actuels et de financer les développements pertinents. Le tout, sans confondre pile à combustible et moteur à combustion d’hydrogène, car ce sont deux voies différentes.
L’enjeu européen n’est donc pas d’entretenir artificiellement une opposition entre électrique et hydrogène. Il est de conserver la capacité à choisir, sur la base de performances démontrées, sans perdre entre-temps les compétences nécessaires.
Après six ans de promesses contrariées, l’hydrogène naturel ouvre une perspective suffisamment sérieuse et optimiste pour justifier un effort d’exploration. Certes, ce n’est pas encore une certitude suffisamment solide pour organiser autour de lui toute la transition. La souveraineté commence ici : connaître ce que contient notre sous-sol, financer les preuves et construire les débouchés. Cette démarche permet de crédibiliser cette promesse avant d’annoncer une nouvelle révolution.
