La robotisation industrielle progresse partout dans le monde.
Pour mon premier article dans SUPERCRITIC, je suis heureux de parler des robots. Car, il s’agit d’un objet qui a animé mon enfance et qui aujourd’hui suscite bien des fantasmes et de nombreuses peurs. Force est de constater que la robotisation industrielle progresse partout dans le monde. Elle nourrit la crainte qu’en remplaçant des humains, elle provoque un chômage de masse. Mais le vrai sujet n’est-il pas l’ajout d’une capacité de production, dont le coût devient enfin proportionné à ce qu’elle rapporte, grâce à l’intelligence artificielle.
En fait, la robotisation de l’industrie n’est plus un scénario de prospective, c’est un chantier en cours. Une chaîne de soudure entièrement robotisée, un entrepôt qui tourne sans lumière ni personnel la nuit. Un bras articulé qui apprend une tâche en regardant un opérateur la faire une seule fois, c’est notre réalité. Reste une question, posée depuis soixante ans à chaque vague d’automatisation : doit-on en avoir peur ?
Une peur vieille de 60 ans
La réponse tient en deux temps. Oui, la peur est légitime si on regarde certains métiers. Non, si l’on regarde l’économie dans son ensemble. Car il s’agit d’une ressource supplémentaire. A condition de comprendre ce que le robot apporte réellement et que le coût d’usage vient de basculer grâce à l’IA. Dès les années 1960, les premiers robots industriels déployés chez General Motors inquiétaient déjà les syndicats américains. C’est dire que la crainte ne date pas d’hier.
Chaque décennie a produit sa propre estimation catastrophiste. Et chaque décennie suivante l’a revue à la baisse. L’exemple le plus cité reste l’étude d’Oxford de 2013 qui annonçait que près de la moitié des emplois américains étaient automatisables. Des chercheurs comme Melanie Arntz, Terry Gregory et Ulrich Zierahn ont ensuite repris ce travail en l’affinant. Plutôt que de raisonner par métier entier, ils ont décomposé chaque poste en tâches réelles. Dont certaines s’avèrent peu automatisables même dans des professions jugées « à risque ».
La robotisation industrielle crée-t-elle un chômage de masse ?
Résultat : leur estimation pour l’ensemble des pays de l’OCDE tombe à environ 9 % des emplois réellement menacés. En fait, cinq fois moins que lors de la première alerte. De plus, un rapport sénatorial français consacré à ce débat conclut qu’il est « hasardeux voire impossible » de quantifier globalement l’effet net de la robotisation industrielle sur l’emploi. De plus, il souligne qu’aucun pays n’a, à ce jour, apporté la preuve que l’automatisation conduit à un chômage de masse. En outre, le taux d’emploi a plutôt tendance à progresser dans les économies qui se robotisent le plus. La Corée du Sud, pays le plus densément robotisé au monde, illustre ce paradoxe apparent. La part de l’emploi industriel y est restée stable, autour de 25 % de l’emploi total, depuis vingt ans.
Ce que montrent les chiffres
Les chiffres 2025 de la Fédération internationale de la robotique (IFR) confirment une accélération générale. Le nombre de robots pour 10 000 salariés de l’industrie manufacturière, a doublé entre 2014 et 2024. Plus particulièrement, l’Europe de l’Ouest a franchi les 267 robots pour 10 000 employés en 2024, devant l’Amérique du Nord (204) et l’Asie (131, en croissance de 11 % sur un an). La Corée du Sud domine largement ce classement. L’Allemagne et le Japon suivent avec des densités autour de 400 à 450 unités. La France, elle, reste en retrait par rapport à ses principaux voisins industriels. Car selon certains professionnels, nous avons une densité de l’ordre de 180 robots pour 10 000 salariés, devant la moyenne mondiale, mais loin derrière l’Allemagne. Mais pour la France les sources divergent selon qu’elles comptent l’ensemble de l’industrie manufacturière ou seulement certains secteurs.
Plus particulièrement, en France comme ailleurs, l’automobile demeure le secteur historique de la robotisation industrielle. A l’échelle mondiale, les robots interviennent aujourd’hui dans la fabrication d’environ trois véhicules sur quatre. Robert Little, responsable de la stratégie robotique chez le fournisseur Novanta résumait récemment la dynamique nord-américaine en des termes qui valent pour la plupart des économies développées. En outre, il soulignait que la pénurie durable de main-d’œuvre manufacturière qualifiée pousse les industriels à automatiser, simplement pour pouvoir tenir leurs volumes de production.
Le vrai coût d’un robot : deux additions, pas une
C’est ici que le débat public simplifie à l’excès. Un robot industriel ne coûte pas un chiffre, mais deux. D’une part, il faut considérer le prix de la machine, mais également le prix de son intégration dans une ligne de production réelle. Selon les documents commerciaux de plusieurs intégrateurs européens et nord-américains, un bras robotisé seul coûte aujourd’hui entre 25 000 et 200 000 dollars selon le type et la charge utile. Mais l’installation complète fait grimper la facture totale entre 50 000 et 500 000 dollars. Elle comprend l’outillage de préhension, la sécurité, la vision industrielle, la programmation et la mise en service.
Des professionnels du secteur avancent une règle de calcul. Pour chaque euro dépensé dans le bras lui-même, il faudrait compter un budget supplémentaire de 1,5 à 2,5 euros pour l’intégrer réellement à un poste de travail. Autrement dit, le bras robotisé ne représente souvent que 30 à 50 % du coût total d’un projet de robotisation industrielle. Le reste, c’est l’adaptation au contexte industriel spécifique de chaque usine. Evidemment, c’est précisément cette seconde addition, l’intégration, la programmation, l’adaptation, qui a toujours freiné les PME industrielles. Faute de budget ou d’ingénieurs disponibles pour des projets sur mesure.
Ce que l’IA change dans la deuxième addition de la robotisation industrielle
C’est là que la donne se transforme réellement. Et c’est l’argument qui manque le plus souvent au débat public sur la robotisation industrielle. L’IA ne rend pas seulement les robots plus habiles. Elle rend leur adaptation à un nouveau poste beaucoup moins coûteuse. Un rapport sectoriel, State of Robotics 2026, Robotics Center of Silicon Valley, illustre ce basculement avec un chiffre concret. Le coût de collecte des données nécessaires à l’entraînement d’un robot est passé d’environ 340 dollars de l’heure en 2024 à 118 dollars en 2026. Plus précisément, via la téléopération, c’est-à-dire un opérateur qui pilote la machine pour lui apprendre un geste. Par ailleurs, en deux ans, la matière première de l’adaptation d’un robot à une nouvelle tâche a vu son coût divisé par près de trois.
Cette évolution s’explique par la montée des modèles de fondation appliqués à la robotique. Des systèmes comme GR00T de Nvidia ou Helix de Figure AI permettent à un robot d’apprendre un nouveau geste en observant une démonstration humaine. Et ce plutôt qu’en exigeant des semaines de programmation ligne par ligne pour chaque variante de tâche. Des cobots « no-code » commencent également à intégrer des capacités d’IA générative directement dans leur interface. Ce qui réduit d’autant le besoin d’ingénieurs spécialisés pour chaque déploiement. Certains guides d’implémentation destinés aux PME industrielles montrent d’ailleurs des scénarios où le coût d’intégration proprement dit tombe quasiment à zéro lorsque l’entreprise programme elle-même son cobot. Avec, à la clé, des retours sur investissement calculés en mois plutôt qu’en années. Certains cas documentés en 2025 évoquent un amortissement en moins de six mois pour une PME tournant en deux équipes.
Le robot comme ressource supplémentaire, pas comme remplaçant
Reste la question de fond. Si l’intégration devient marginale et le robot de plus en plus autonome, que fait-il à l’emploi ? Le rapport Future of Jobs 2025 du Forum économique mondial, qui agrège les projections de plus de mille employeurs représentant 14 millions de travailleurs dans 55 pays, apporte une réponse nuancée mais claire dans son ensemble. Sur la période 2025-2030, l’ensemble des grandes transformations technologiques et économiques devrait créer 170 millions d’emplois et en supprimer 92 millions. Soit un solde net positif de 78 millions de postes. Pris isolément, le duo robots-automatisation affiche un solde légèrement négatif. On parle d’environ 5 millions d’emplois nets en moins à l’échelle mondiale. Mais ce chiffre est plus que compensé par les créations liées à l’IA, à la donnée, à la transition énergétique et au vieillissement démographique. Car ils exigent justement davantage de capacité productive disponible.
Une étude de France Stratégie portant sur la période 2005-2013 va dans le même sens à l’échelle française. Alors que 530 000 emplois automatisables ont disparu, les emplois peu automatisables ont progressé de 1,13 million sur la même période. En effet, l’économie ayant recentré les tâches humaines vers ce que la machine ne sait pas encore faire.
C’est là que se loge la vraie lecture stratégique.
Le robot n’entre pas dans une usine pour remplacer un poste existant à effectif constant. Il entre pour absorber un surcroît de commandes qu’aucune main-d’œuvre disponible ne pourrait traiter. Et ce, dans un contexte où le vieillissement démographique et la pénurie de compétences techniques réduisent structurellement l’offre de travail industriel dans la plupart des économies développées. Vu sous cet angle, chaque robot installé n’est pas une soustraction. Mais une ressource de production ajoutée. Au même titre qu’une nouvelle machine-outil ou qu’un nouveau bâtiment industriel. Et à mesure que l’intelligence artificielle rend cette ressource plus rapide à déployer et moins coûteuse à adapter, elle devient accessible à des entreprises qui n’auraient jamais pu justifier, hier, le budget d’intégration d’un système sur mesure. Je pense aux PME, ateliers familiaux, industriels de taille intermédiaire.
La peur du robot n’est donc pas absurde
Naturellement, cette peur se comprend car elle a une histoire, des données, et des métiers précis pour l’illustrer. Certains métiers ont été profondément transformés et d’autres ont disparu. Mais l’échelle à laquelle il faut la mesurer n’est pas celle d’un poste remplacé. Mais celle d’une économie qui, confrontée à une pénurie de bras et de compétences, se dote enfin des moyens de continuer à croître. De plus, à une époque où certaines industries ne peuvent plus vivre en Europe, elle permet une réindustrialisation ou plutôt une néoindustrialisation comme nous l’avons déjà évoqué dans SUPERCRITIC.
